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Les mots de B.

Lundi 30 juin 2008

Mal armée
Je suis mal armée
Pas de yeux revolvers
Pas de regard qui tue
Pas de bouche carmine
Antipersonnelle.

Mal armée,
Ma larme est
Sèche ou grelotte
Ou hypocrite, faible ou bigote,
Ou bien profonde, un océan
Qui au dehors, pleure du dedans

La bouche immonde
Du grand néant.
Par B.
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Jeudi 19 juin 2008


            Les lampadaires brandissent, fiers et élancés, leur affiche rutilante. Lettres d’or à moitié effacées mais riches en promesses, qu’aussitôt dévorent mille yeux avides qui papillonnent grelottants sur l’avenue frileuse. Malgré la rigueur de l’hiver fleurissent alors mille sourires, tandis que bourgeonne sous le parchemin des fronts soucieux le désir de saisir les plaisirs d’un soir échappatoire.

Un soir sous le portique illuminé de l’entrée du petit univers bariolé qui jusqu’ici vient planter ses piquets. Un soir sur le tapis pelucheux dont le rouge cramoisi gagne les joues des spectateurs, fesses trépignantes sur les gradins de bois. Heureuse, je suis de ceux-là. 

 

Sous la voûte de tissu que l’on tend chaque semaine sous un ciel différent pour que les étoiles n’assistent pas au spectacle clandestinement, bruit le peuple des spectateurs au plus joyeux de son humeur. Chaud chuchotis puis monstrueux murmure qui toujours s’amplifie pour donner le La au concert des voix vulgaires qui braillent leur impatience en bombardant de pop-corn leurs voisins conviviaux.

 

Enfin chutent les ténèbres. Les rires s’évanouissent, les clameurs s’étouffent, les genoux frémissent, les yeux s’écarquillent. Le temps s’est arrêté, et je retiens mon souffle. Un respectueux silence plane, et lorsque le rideau ondule jusqu’à disparaître, un parfum de magie précède l’odeur âcre des bêtes. Sur la ronde piste de sciure, soleil de cette nuit singulière, s’élancent, gondolants, deux puissants dromadaires.

 

Lascives, les femmes guimauves se tordent ; huileux, les lutteurs s’empoignent alors qu’habiles, les jongleurs se jouent de leurs torches de flammes. Immaculé, le funambule virevolte sur son fil, Pierrot d’un Arlequin au nez rouge, héro des tribunes puisque les enfants sont siens. Croissants ébahis, cierges des gradins, les sourires luisent de toutes leurs dents, que les fauves ont fort longues – sans parler des éléphants.

Ainsi défilent, dans un savant chaos de couleurs, de musiques et de pirouettes, les saltimbanques du cirque Z.

 

Au centre de la scène et de l’attention subjuguée d’un public conquis, ils sont tous réunis pour le salut final.

Claquent les paumes brûlantes dans l’air idolâtre,

Tonne la déferlante enthousiaste de leurs applaudissements,

Plient pour la dernière fois les artistes fourbus - les mains agiles jointes sous les mitaines, le front moite de sueur, sous l’épaisse couche de maquillage,

Effleurant le sable de la piste lacérée par leur passage,

Et le sourire indétrônable.

Déroulant leur ribambelle, ils s’enfuient, légers, sautillant, bondissant sur la simple estrade qui sépare les dieux des mortels, le rêve de la réalité, la magie de la monotonie. Infranchissable.

 

Et pourtant…

 

« Toi. Zoui, toi ! » m’avait-il dédié cette apostrophe, cambrant celle de son sourcil. « Ne te câche pas et viens-là, j’ai besoin de toi. »

Sentant dans mon ventre mes entrailles se tordre d’une peur ridicule et d’un plaisir certain, j’enjambai la basse estrade pour rejoindre sur la piste le diable hilare aux cheveux hérissés, aux chaussures démesurées, aux bretelles à pois et au nez peint qui m’invitait à basculer dans la drôlerie de son univers. Enviée de tous, je ne fus bientôt plus qu’à quelques centimètres de la salopette bouffante du bouffon – et aujourd’hui encore, je me glace de ce que je lus dans ses yeux.

 

Tristesse. Lassitude. Tranchantes ; de celles qui vous mettent l’âme à vif.

Et il souriait. Il me poussait du coude, plaisantait à la cantonade, zézayait à loisir, trébuchait, ronchonnait, sollicitait mon aide d’accessoiriste éphémère, éclatait de rire, mimait l’orang-outan, arrosait le Clown Blanc, tombait dans la poussière, marchait sur les mains, excitait les bambins. Il était parfait ; son œil, lui, saignait.

Il en avait assez de cette mascarade, de ces pitreries insensées. Il avait pris en horreur ce numéro stupide maintes et maintes fois rejoué qu’adulait la foule sur laquelle il aurait aimé lâcher les tigres, parce que ses éclats de rire étaient autant de poignards blessant sa dignité d’homme, son orgueil de vieillard. Il aurait voulu s’asseoir dans un bureau blanc, vide et calme, face à la fenêtre que nulle trace de doigt ne viendrait entacher, loin de toute cette poussière, de toute cette sueur, de ce tintamarre, de cette chaleur, de ces couleurs qui épuisaient les yeux, de ces exercices qui torturaient les corps, de cette bonne humeur forcée, de ces piédestaux prétentieux.

 

Mais il fallait bien vivre !

 

Alors, depuis des années, il faisait la seule chose qu’il savait faire et à laquelle il excellait, condamné à sourire à son ennui, à rire de son malheur dans le monde d’illusions qui le verrait s’éteindre, seul avec son remord de s’être noyé dans le rêve, happé par les paillettes, saoul de cabrioles.

 

              C’est l’âme mélancolique que ce soir-là, après m’être laissé emporter, minuscule, par la foule piétinante qui quittait à regret le chapiteau pour la grisaille, louant encore tout bas les exploits de ceux qui avaient sculpté leurs iris en forme d’étoiles, que je longeais, les poings dans les poches, l’avenue frileuse où les lampadaires brandissent, fiers et élancés, leur affiche rutilante.

Par B.
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Mardi 3 juin 2008

Est-il possible

Possible

De haïr aussi fort

Et de crever

Les murs de ses cris

Ecartelés

 

Fuis, tremble et regrette

Car je te souhaite

Tout ce que la Nature

A crée de plus sale

Tout ce que l’Aventure

A crée de plus pâle

 

Puisse la Terre

T’engloutir

A peine auras-tu

Percé à la lumière le ventre de ta mère

Levant un poing rageur terrifiant nouveau né

Dans la grande salle blanche aux murs aseptisés

 

Plus loin

Sur le toit de ton adolescence

Est un grand puit sans fond

Sans foie

Cent fois tu as craché

Ta bile ton amertume

 

Sur les dalles de marbre

Sur l’herbe du printemps

Sur le tableau d’ardoise

Sur le bord du trottoir

Sur les photos d’enfance

Sur les secrets des grands

 

Haine, violence, ardeur

Malfaisante qui tord

Les corps et les sourires

Aux fossettes de cendre

Et aux courbes blessées

Du sang au creux des rides

 

Tes pleurs dans les flaques

Nourrissent les canards

Et tu jettes des pierres

Avec une force molle

L’espoir s’en est allé

Ricochet ridicule

 

Sur la surface bleue

Ce bleu froid qui miroite

Il a cru atterrir

Sur quelque île au cœur chaud

Mais ce lac là est rouge

Cette nuit là est noire

 

Ton fleuve à toi s’écoule

Et tu meurs dans le noir

Ton fleuve à toi s’écoule

Le noir sans oxygène

Le noir sans oxygène

Le noir sans oxyg

Par B.
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Vendredi 16 mai 2008

 



Pourquoi elle ?
C’est moi qui l’épouserai.

Je ne suis pas trop jeune. Je ne suis pas trop laide.
Regarde !
J’ai deux beaux seins blancs et fermes.
Je suis jeune.
Je suis belle.
C’est moi qu’il choisira.


Il est à moi, et cette main provocante sur mon épaule, bientôt tu la rongeras de dépit.
Moi, je serai partie de la maison, la première.
La première, tu m’entends ?
Tu moisiras ici.

J’aurais une maison, un mari, et je battrai mon propre linge.
Tu peux bien attendre quelques années de plus.
Tu n’es plus à ça prêt - vieille fille !

Martine est d’accord avec moi, je le sais, je le sens. Elle a la tête sur les épaules.
Q’importe que tu sois la préférée de Maman !
Maman est une veuve aigrie et acariâtre.
C’est sous son nez que je sifflerai ton beau mari, avec cette main là, tu la vois ?
Tu la verras bientôt.

Etienne me revient.
Il me revient de droit.


Je suis jeune, je suis belle, et nous jouions ensemble.
Tu inventais nos jeux, mais c’est nous qui jouions.

Qu’importe ce que tu es devenue aujourd’hui.
Qu’importent toutes ces caresses dont on t’a élevée.
Tu peux bien faire la fière dans ton chapeau de paille !
Profite-en : tu t’en nourriras bientôt.


Je suis capable de tout.



Tableau de Gustave Courbet, 1846-47, Les Trois soeurs de Courbet

Par B.
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Vendredi 16 mai 2008


Non… noooon ! Pourquoi ? Pourquoi ?! C’était juste un geste, juste un… battement de cil !

Défigurée !
Je l’ai défigurée. Il ne manquait plus que cette petite lueur dans son œil gauche. Elle était morte, encore ! Il ne manquait plus que cette petite lueur dans son œil gauche… plus que cette petite lueur dans son œil gauche !


C’est une catastrophe, une catastrophe ! Je tord mes mains d’artiste… médiocre démiurge ! Vieillard ! Tu l’as défigurée, elle était presque parfaite, elle… tu sentais presque sa poitrine s’élever. Elle respirait ! Elle aurait respiré, elle était la plus belle, presque parfaite... tu l’as défigurée, toi, maudit !


Ce gros trait noir scie sa joue et te crache à la face. Il scie sa peau diaphane, cette peau parachevée, idéale, humaine enfin ! Elle ne demandait qu’à s’éveiller, palpitante. A jamais rayée -à jamais, tu entends ?- par cette bavure immonde !


L’espace d’un instant, oui, juste un instant ! Qu’as-tu fait ? Misérable… médiocre, médiocre ! Tant d’heures tu y avais travaillé dans la lumière, tant d’heure tu y avais rêvé dans la nuit ! C’était le dernier point, le dernier trait ! Cette petite lueur innocente dans son œil gauche ! Ses paupières sont closes à jamais. Son œil gauche bave de l’encre, elle est borgne, la Nymphe est borgne !


Et toi, mon pauvre, tu es aveugle. Détruis, cache le crime, soustrais l’insoutenable à tes yeux, cette femme, cette surface tant désirée, laide, immonde, sacrifiée ! Si belle, si belle dans son affliction ! Tu es laid dans la tienne, je m’arrache les cheveux et je pleure. Je suis désespéré. Elle est morte, morte à jamais, je l’ai tuée ! Je l’ai tuée, et je pleure.


Demain je brûlerais mes pinceaux, je chasserai mes modèles, fracasserai les pots à terre. Mes toiles ? Peuh ! Elles n’étaient qu’un prélude à elle, à l’échec ultime ! L’échec ! J’arrache les rideaux, m’y enveloppe. J’étouffe, je déchire.


Adieu, belle inconnue, petit corps de peinture à la joue déchirée ! Tu brûles, déjà tu brûles, tu es belle. Je te mets le feu. Ta laideur disparaît dans cette toison de flamme. Déjà tu n’existes plus. Traîtresse, ô ! Tu n’existes plus. Maudite lumière de ton œil gauche ! J’ai perdu tellement plus que trois années.


Tableau de Gustave Courbet, 1843-45, Le Désespéré.

Par B.
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Samedi 26 avril 2008
Rêve causé par le vol d'une abeille autour d'une pomme-grenade une seconde avant l'éveil - Dali 1944







Le fracas de tes ongles sur le parquet laqué

Gros cheval au cœur mou à la bosse défoncée

Les yeux fous les yeux gros les yeux exorbités

S’approche et se recule s’approche de l’étoilé.

 

Arrière ! démon veule, arrière ! stratosphère !

Arrière paronomase ! Créature mortifère !

Va-t-en seul sismographe sans serpent solitaire

Jamais tu n’atteindras l’orgueil coléoptère.

 

 

Fracas oui de mon cœur sur le tapis-gymnase

Rebondit et s’étale se heurte et se déphase

Laissant des traces d’encre si l’amour est une phrase

Souffrant et jouissant fort, bavée avec emphase.

 

Qu’attends-tu, chose molle, siphon

Tourbillonnant, éponge à pamoison

Elan sans cornes, désir de sexe à foison

Siphon susurre et jette la déraison ?!


 

 

Assez ! Assez ! Le fracas de tes ongles sur mon cœur à frisson

Siphon de plénitude, parquet à déraison

Souffle, engraisse, gave, crisse, délavé

De tes mains de tes os la chair écartelée.

 

Diphtongue, va ! Saisit l’envol !

Jouit, souffle, t’envole et te retourne

Le boulier d’yeux est mort ils roulent sur le sol

Gros cheval au cœur mou le séisme t’enfourne.

 

 

Et le fracas des mots sur la feuille de papier

Vomit à pamoison l’inspiration viciée

Les mots fous les mots veules les mots déraisonnés

S’avancent et se reculent s’avancent vers le Léthé.

Par B.
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Vendredi 11 avril 2008

Bonjour, Docteur

Un problème, j’en ai peur.

Ce sont ces deux gros bras :

Ils ne me lâchent pas

D’une semelle.

Non : ils sont toujours là.

Où que je sois, ils s’en mêlent

Quoique je fasse, ils s’emmêlent

Et parfois même ils me font rougir de honte.

Ils sont lourds

Ils sont gros

Ils sont même pas capables

De me gratter le dos

Ces deux gros tubes rattachés à mes épaules.

 

J’aimerais des bras prodiges

Des bras fins

Des bras beaux

Des bras qui sans complexe

Reçoivent les cadeaux

Et des bras expressifs

Qui ne se tordent pas.

Mais mes bras, bras à moi

Ne disent rien : 

Ils sont là

Ballotants

Mous

Vieux

Incompétents

Quoi ? Oui : ventripotents

Sans dire rien à personne.

 

S’ils avaient des yeux

Ce serait plus facile.

Nous serions compagnons

Sûr, nous discuterions

De la pluie

Du beau temps

De la gestation des fourmis amazoniennes

Et d’autres choses encore.

Mes bras seraient de l’or

Du moins, à l’intérieur ;

Qui sait, ont-ils un cœur ?

Servent-ils à quelque chose.

 

Après tout, je ne sais.

Il est probable, qui sait

Qu’ils soient, à l’intérieur

Un beau verger de fleurs

Ou bien, un grand circuit

Cylindrique, un circuit supersonique

Pour petites voitures.

Peut-être qu’ils se disent :

Quoi ? Moi ? Un gros tube ?

C’est bien mal me connaître

Pas de quoi être fier.

Il suffit d’un regard

Pour voir, qu’à l’intérieur

Je suis un grand tiroir

Tout tapissé de bleu.

 

Moi j’ai, à l’intérieur

Un gros amas d’étoiles

D’étoiles jaunes en carton

Ou en papier crépon

(Je ne sais plus).

Mais si parfois, mon vieux,

Tu te bougeais le cul

Les étoiles gigot'raient

Elles gigot'raient gaiement

Et peut-être qu’alors

Tout serait différent.

Car sans te contrarier

Là elles sont bien coincées

Dans tes doigts boudinés :

D’ailleurs, ça me démange.


Encore un coup des fourmis amazoniennes.

Par B.
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Dimanche 30 mars 2008

 

 Un lit. Une chaise. Une petite table. Des murs blanchis à la chaux. Je songe.

Dieu que je m’ennuie.

 

J’habitais dans une chambre de bonne, juste sous les toits – là où il fait chaud, l’été. C’était l’été, justement – et j’étouffais. J’étais allongée sur ma couchette, une jambe en l’air, croisée sur mon genou gauche, en train de lire Mémoires d’une jeune fille rangée. Je m’interrompais quelquefois pour contempler mollement mon vernis de pied écaillé. C’était laid. Je m’ennuyais.

 

Je me tirais de force de cette torpeur, au soir – aller au Paradise. N’en déplaise à Simone, ce farniente écrasant m’avait inspiré des envies de démesure. Ainsi, une soirée d’ivresse. Pourquoi pas.

 

C’est là que je le rencontrais. Dans la noirceur saturée de flashs de couleur, dans l’hystérie des spots et le vacarme caressant des basses, je ne discernais guère son visage, je n’entendais pas ses paroles. Mais j’avais un peu bu – et, soyons franche, j’en avais envie. Pourquoi pas ?

 

La suite ne vous regarde pas.

 

Il avait vingt-sept ans. Il était prof d’histoire, dans un collège un peu désordre. Il avait le nez droit et les sourcils cambrés. Il souriait souvent.

Nous aimions la même musique. Nous étions célibataires. Nous nous installâmes ensemble.

 

L’appartement était plus grand, avec des murs blancs, blanchis à la chaux. Il avait accroché au mur, dans des sous-verre, ses photographies agrandies. Nous avions choisi des meubles simples dans le catalogue.

Dans un sursaut de bonheur, j’avais arrêté la fac. Comment vivre avec de la philosophie ? J’étais fière des auteurs de ma bibliothèque – notre bibliothèque – mais je me faisais les ongles sur le tapis. J’avais l’impression de transgresser, de dire merde au monde, et je me sentais heureuse.

 

Quand il rentrait, vers 18h, parfois plus tôt, il mettait son petit blouson de prof sur le portemanteau et défaisait son écharpe en criant « y’a quelqu’un ? », comme s’il y’avait la moindre chance que je sois sortie. J’étais toujours engourdie dans une lecture, quelque part, sur le canapé. Ca le faisait sourire, l’air un peu réprobateur. Il aurait voulu que je « fasse quelque chose de mes journées » - mais au fond il était content de me trouver là, à l’attendre patiemment. Alors il me faisait la morale sans grand enthousiasme.

Parfois, lorsque rien n’était fait, lorsqu’il trouvait l’appartement en désordre, il s’emportait. Il devenait tout rouge, et ses sourcils se fronçaient, comme des queues de croches. Je ne pouvais pas m’empêcher de rire, et il finissait par tomber à côté de moi, pousser un gros soupir et m’embrasser.

Les jours passaient, lents, simples et bienheureux.

 

Puis je commençai à m’ennuyer.

 

Il faisait semblant de m’écouter, lorsque je lui vulgarisais quelque thèse passionnante. Ma voix se faisait plus aigue, et il répondait « qu’il ne fallait pas lui en vouloir, qu’il était historien, qu’il s’attachait aux faits ». Il lisait des bouquins barbants sur Marie-Antoinette, en répétant que c’était une femme magnifique. Il était inlassable sur ses élèves à problèmes. Il suffisait de voir comment il jetait son petit blouson de prof sur le portemanteau pour savoir comment s’était passée sa journée, bonne ou mauvaise, quelles anecdotes, quels ennuis. Il avait toujours les joues rouges, lorsqu’il sortait à l’air libre. Ca lui donnait des airs benêts.

Il insistait toujours pour que je le présente à mes amies, alors que je ne les avais pas vues depuis des mois. Il vouait un véritable culte à mon père, parce qu’il était physicien. Ma mère était, selon lui, « une femme très élégante ». Bien sûr, ils l’adoraient. C’était un garçon très bien.

 

Il voulait que j’arrête de me maquiller en noir, comme une adolescente. Mais il adorait me regarder me vernir les ongles, ça le fascinait – il trouvait ça puissamment érotique. Lui-même, bêtement, avait toujours une paire de petits ciseaux dans la poche arrière gauche de son jean, et il se les coupait avec soin et délectation, laissant traîner ça partout.

 

Il ne supportait pas que je regarde les jeux stupides à la télé. Il disait que « je valais mieux que ça ». Mais lui gobait des apéricubes sur le canapé devant des films américains.

 

Il voulait deux enfants – et surtout pas avec ces prénoms modernes qui ne veulent rien dire. Il était persuadé que je ferai une mère idéale, même si je ne le savais pas encore. J’étais forcément la mère de ses enfants. C’est bête comme il m’aimait. Il me regardait parfois avec des yeux de cocker qui me faisaient peur. Il ne comprenait pas que toutes nos discussions sérieuses finissent dans un lit.

 

Il avait une manière d’être attentif, attentionné, qui m’agaçait. Il me traitait comme un enfant malade, ou comme une femme enceinte. Il ne me contrariait presque jamais. Le plus souvent, il ne savait même pas de quoi je parlais. Il disait que je vivais dans un autre monde, que j’aurais bien fait de me tirer la tête de tous ces livres abstraits qui commençaient à s’empiler sur les étagères - que « la philologie mène au pire » en somme. Ah, si je sortais plus souvent, si je voyais, dans sa classe, comment étaient les gosses ! Mais non, excuse-moi, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, c’est comme ça que je t’aime. Tu m’embrasses ? Ca te ferais plaisir, du riz cantonnais, pour dîner ?

 

L’hiver était venu, il fallait acheter de nouveaux meubles. Je feuilletais discrètement le catalogue en regardant d’un œil vague toutes ces familles heureuses, aux dents très blanches. Je suçotais sans y prendre garde une de ses rognures d’ongles, qui traînaient sur le tapis. Je pensais à lui. Ce que je m’ennuyais quand il n’était pas là.

Les murs sournois se resserraient autour de moi. Ca n’était déjà pas très grand. Et puis, c’était blanc – comme aseptisé. Je regardais pour la première fois ses photographies, sur le mur. Des flous qu’il voulait artistiques. Des photos de famille sans âge. Il avait mis Platon dans un carton, « pour faire de la place ». Je n’avais plus envie de rien.

 

Il voulait un voyage, pour la Saint Valentin - notre première Saint Valentin. Par toquade, j’avais remis à mon petit doigt une bagouse que m’avait offerte, à cette occasion, mon premier amoureux. Il m’avait fait une scène de jalousie ridicule, et j’avais beaucoup ri, méchamment.

Je n’avais pas voulu partir : l’étouffement de ces murs blancs m’était devenu familier. Mais il voulait absolument fêter ça. Au moins me faire une surprise.

 

Je compris dès le coin de la rue qu’il m’emmenait au Paradise. Nous n’y étions pas retournés depuis – plus besoin. Ce rituel m’impressionnait, j’y voyais quelque chose de grave, de solennel. Mais bientôt je n’y pensais plus.

 

Ils faillirent ne pas le laisser entrer, parce qu’il portait son éternel jean et qu’il avait marché dans une merde de chien. Mais il avait une belle gueule, une belle gueule de blanc, d’intello citadin, et moi une robe très courte – pour voir sa réaction. Il dansa mieux probablement qu’il ne l’avait jamais fait. Nous bûmes un peu de champagne – il eut le tact de ne pas remarquer que c’était hors de prix. J’étais assommée par la musique, lourde et légère à la voix, comme les basses, comme la vie qui se réveillait en moi. Nous prîmes encore du champagne. Il devenait impudique, et bientôt il fut saoul. Je l’attendais dans le couloir devant les toilettes. Un bellâtre répugnant m’aborda, louchant sur ma robe. Je le jetais avec indignation, m’en étonnais ensuite : c’était la Saint Valentin.

 

Il ressortit pâle comme un linge, des spots intermittents rougissant sa figure. Mes talons me perçaient les mollets. Nous sortîmes. Il était quatre heures du matin.

 

Le trottoir était noir, sordide, presque gluant. Un vague lampadaire jaune tamisait les moustiques. Il n’y avait personne, rien que nous deux dans cette ville immense, son cœur battant dans sa paume fiévreuse, sa chemise à moitié défaite. Il passa une main lourde sur ma nuque collante.

« C’était tout comme la première fois » murmura-t-il, s’approchant, les yeux fermés déjà, pour m’embrasser.

Dans cette étreinte au vague goût de champagne, je sentis sous mes doigts les contours aigus des petit ciseaux à ongles, dans sa poche arrière gauche.

 

Un lit. Une chaise. Une petite table. Des murs blanchis à la chaux. Dans ma cellule, je songe. Pourquoi ? Il était gentil, pourtant. Je n’ai rien à lire, j’attends le plateau repas.

Dieu que je m’ennuie.

Par B.
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Samedi 29 mars 2008



Quoi ? T’as un problème ? Pourquoi t’es toujours là toi, le nez collé contre la vitre, à me faire des grimaces ? Je te plais pas, c’est çà ? Fallait le dire au vendeur.

Ouais j’sais, c’est un clown qu’tu voulais. T’avais envie d’exotisme, dans ton aquarium. Un peu d’orange pour relever le bleu électrique du néon. Mais tu crois que le clown se serait contenté d’eau du robinet ? Frimeur comme il est… Nan, tu pouvais pas. Et puis, t’avais pas beaucoup d’sous en poche. Alors t’as longé les rayonnages d’un air morne.

Ouais, morne ! C’est pour ça qu’j’ai du t’plaire. Sûr qu’j’ai pas l’air très joyeux. Tu t’lamentais d’ton sort quand t’as entrevu l’mien. Ca t’as requinqué… C’est que je m’emmerde moi, ici. Rien à faire qu’à nager toute la journée dans un eau filtrée. Mes voisins m’consolent pas trop, ils sont si beaux… Ils disent rien mais j’le sens bien, qu’ils s’foutent de ma gueule. « T’as vu le p’tit moche à côté, avec ses gros yeux ? J’aimerais pas être à sa place » Tu crois qu’j’aime ça, être à ma place, enfoiré ? Et mes yeux, ils t’emmerdent !

 

Bon, j’peux paraître pessimiste comme ça, mais j’étais pas si mal, dans c’t’aquarium. L’escargot laveur de vitre, c’était mon pote. On s’foutait bien du clown ensemble (et que je frétille dans les coraux… et que je me prélasse dans l’anémone…). J’avais pas froid et la vendeuse avait une jolie jupe verte. Mais voilà : j’aimais moins son épuisette.

Panique dans l’aquarium : razzia en cours ! Evidement, j’allais pas y échapper longtemps. Jusqu’ici j’m’en étais toujours sorti peinard ; c’est pas qu’l’esquive soit mon truc mais j’ai pas trop une gueule à être convoité, tu vois… Mais toi, saleté de gamin, l’a fallu que tu me choisisses, moi, entre tous ! L’épuisette avait déjà chopé Albert ; ben non ! C’était moi, qu’tu voulais ! « Oui, celui-là, celui-là ! » qu’tu couinais. J’étais zen comme une torpille. J’en aurais chié dans l’eau. C’est qu’on savait pas, nous, c’qu’ils devenaient, tous ceux que l’épuisette emmenaient !


Ben j’ai pas tardé à l'découvrir. Chouette, ta chambre. C’est quoi tous ces fils, tous ces écrans ? Ces poupées désarticulées en habit militaire qui traînent dans la poussière ? C’est pour moi, là, ce bocal ?

J’ai failli y devenir dingue. J’étais tout seul, j’tournais en rond. T’es où toute la journée ? Mais depuis qu’elle passe, à 15h, la dame avec de chouettes pantoufles qui frotte partout, j’vis mieux. Moi, amoureux ? Laisse-moi gerber. Les humains, c’est pas mon truc. Nan, c’est c’produit là, qu’elle vaporise sur la vitre. Ca sens si fort qu’à chaque fois j’en pleure, mais dans la flotte, ça s’voit pas. Ca m’fait voir des choses bizarres – ouais, encore plus flou que d’habitude. Momo, le premier poisson défoncé.

Ben ouais, Momo. T’aurais pas pu trouver mieux, non? Bah, j’t’en veux pas. T’es un chic type, quand même. Surtout à 7 et 17h. Ouais, là, pas à dire, tu t’occupes bien d’moi. Sympa ces boulettes de planctons. Mais l’reste du temps, quand t’es là, t’es sacrément chiant. Si si, tu t’rends pas compte ! D’ailleurs dégage de là, tu salis la vitre.

 

Par B.
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