Vingt-quatre heures, virgule...
Le Blog de B.
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Les lampadaires brandissent, fiers et élancés, leur affiche rutilante. Lettres d’or à moitié effacées mais riches en promesses, qu’aussitôt dévorent mille yeux avides qui papillonnent grelottants sur l’avenue frileuse. Malgré la rigueur de l’hiver fleurissent alors mille sourires, tandis que bourgeonne sous le parchemin des fronts soucieux le désir de saisir les plaisirs d’un soir échappatoire.
Un soir sous le portique illuminé de l’entrée du petit univers bariolé qui jusqu’ici vient planter ses piquets. Un soir sur le tapis pelucheux dont le rouge cramoisi gagne les joues des spectateurs, fesses trépignantes sur les gradins de bois. Heureuse, je suis de ceux-là.
Sous la voûte de tissu que l’on tend chaque semaine sous un ciel différent pour que les étoiles n’assistent pas au spectacle clandestinement, bruit le peuple des spectateurs au plus joyeux de son humeur. Chaud chuchotis puis monstrueux murmure qui toujours s’amplifie pour donner le La au concert des voix vulgaires qui braillent leur impatience en bombardant de pop-corn leurs voisins conviviaux.
Enfin chutent les ténèbres. Les rires s’évanouissent, les clameurs s’étouffent, les genoux frémissent, les yeux s’écarquillent. Le temps s’est arrêté, et je retiens mon souffle. Un respectueux silence plane, et lorsque le rideau ondule jusqu’à disparaître, un parfum de magie précède l’odeur âcre des bêtes. Sur la ronde piste de sciure, soleil de cette nuit singulière, s’élancent, gondolants, deux puissants dromadaires.
Lascives, les femmes guimauves se tordent ; huileux, les lutteurs s’empoignent alors qu’habiles, les jongleurs se jouent de leurs torches de flammes. Immaculé, le funambule virevolte sur son fil, Pierrot d’un Arlequin au nez rouge, héro des tribunes puisque les enfants sont siens. Croissants ébahis, cierges des gradins, les sourires luisent de toutes leurs dents, que les fauves ont fort longues – sans parler des éléphants.
Ainsi défilent, dans un savant chaos de couleurs, de musiques et de pirouettes, les saltimbanques du cirque Z.
Au centre de la scène et de l’attention subjuguée d’un public conquis, ils sont tous réunis pour le salut final.
Claquent les paumes brûlantes dans l’air idolâtre,
Tonne la déferlante enthousiaste de leurs applaudissements,
Plient pour la dernière fois les artistes fourbus - les mains agiles jointes sous les mitaines, le front moite de sueur, sous l’épaisse couche de maquillage,
Effleurant le sable de la piste lacérée par leur passage,
Et le sourire indétrônable.
Déroulant leur ribambelle, ils s’enfuient, légers, sautillant, bondissant sur la simple estrade qui sépare les dieux des mortels, le rêve de la réalité, la magie de la monotonie. Infranchissable.
Et pourtant…
« Toi. Zoui, toi ! » m’avait-il dédié cette apostrophe, cambrant celle de son sourcil. « Ne te câche pas et viens-là, j’ai besoin de toi. »
Sentant dans mon ventre mes entrailles se tordre d’une peur ridicule et d’un plaisir certain, j’enjambai la basse estrade pour rejoindre sur la piste le diable hilare aux cheveux hérissés, aux chaussures démesurées, aux bretelles à pois et au nez peint qui m’invitait à basculer dans la drôlerie de son univers. Enviée de tous, je ne fus bientôt plus qu’à quelques centimètres de la salopette bouffante du bouffon – et aujourd’hui encore, je me glace de ce que je lus dans ses yeux.
Tristesse. Lassitude. Tranchantes ; de celles qui vous mettent l’âme à vif.
Et il souriait. Il me poussait du coude, plaisantait à la cantonade, zézayait à loisir, trébuchait, ronchonnait, sollicitait mon aide d’accessoiriste éphémère, éclatait de rire, mimait l’orang-outan, arrosait le Clown Blanc, tombait dans la poussière, marchait sur les mains, excitait les bambins. Il était parfait ; son œil, lui, saignait.
Il en avait assez de cette mascarade, de ces pitreries insensées. Il avait pris en horreur ce numéro stupide maintes et maintes fois rejoué qu’adulait la foule sur laquelle il aurait aimé lâcher les tigres, parce que ses éclats de rire étaient autant de poignards blessant sa dignité d’homme, son orgueil de vieillard. Il aurait voulu s’asseoir dans un bureau blanc, vide et calme, face à la fenêtre que nulle trace de doigt ne viendrait entacher, loin de toute cette poussière, de toute cette sueur, de ce tintamarre, de cette chaleur, de ces couleurs qui épuisaient les yeux, de ces exercices qui torturaient les corps, de cette bonne humeur forcée, de ces piédestaux prétentieux.
Mais il fallait bien vivre !
Alors, depuis des années, il faisait la seule chose qu’il savait faire et à laquelle il excellait, condamné à sourire à son ennui, à rire de son malheur dans le monde d’illusions qui le verrait s’éteindre, seul avec son remord de s’être noyé dans le rêve, happé par les paillettes, saoul de cabrioles.
C’est l’âme mélancolique que ce soir-là, après m’être laissé emporter, minuscule, par la foule piétinante qui quittait à regret le chapiteau pour la grisaille, louant encore tout bas les exploits de ceux qui avaient sculpté leurs iris en forme d’étoiles, que je longeais, les poings dans les poches, l’avenue frileuse où les lampadaires brandissent, fiers et élancés, leur affiche rutilante.
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