Un lit. Une chaise. Une petite table. Des murs blanchis à la
chaux. Je songe.
Dieu que je m’ennuie.
J’habitais dans une chambre de bonne, juste sous les toits – là où il fait chaud, l’été. C’était l’été, justement – et j’étouffais.
J’étais allongée sur ma couchette, une jambe en l’air, croisée sur mon genou gauche, en train de lire Mémoires d’une jeune fille rangée. Je m’interrompais quelquefois pour contempler
mollement mon vernis de pied écaillé. C’était laid. Je m’ennuyais.
Je me tirais de force de cette torpeur, au soir – aller au Paradise. N’en déplaise à Simone, ce farniente écrasant m’avait
inspiré des envies de démesure. Ainsi, une soirée d’ivresse. Pourquoi pas.
C’est là que je le rencontrais. Dans la noirceur saturée de flashs de couleur, dans l’hystérie des spots et le vacarme caressant des
basses, je ne discernais guère son visage, je n’entendais pas ses paroles. Mais j’avais un peu bu – et, soyons franche, j’en avais envie. Pourquoi pas ?
La suite ne vous regarde pas.
Il avait vingt-sept ans. Il était prof d’histoire, dans un collège un peu désordre. Il avait le nez droit et les sourcils cambrés. Il
souriait souvent.
Nous aimions la même musique. Nous étions célibataires. Nous nous installâmes ensemble.
L’appartement était plus grand, avec des murs blancs, blanchis à la chaux. Il avait accroché au mur, dans des sous-verre, ses
photographies agrandies. Nous avions choisi des meubles simples dans le catalogue.
Dans un sursaut de bonheur, j’avais arrêté la fac. Comment vivre avec de la philosophie ? J’étais fière des auteurs de ma
bibliothèque – notre bibliothèque – mais je me faisais les ongles sur le tapis. J’avais l’impression de transgresser, de dire merde au monde, et je me sentais heureuse.
Quand il rentrait, vers 18h, parfois plus tôt, il mettait son petit blouson de prof sur le portemanteau et défaisait son écharpe en
criant « y’a quelqu’un ? », comme s’il y’avait la moindre chance que je sois sortie. J’étais toujours engourdie dans une lecture, quelque part, sur le canapé. Ca le faisait
sourire, l’air un peu réprobateur. Il aurait voulu que je « fasse quelque chose de mes journées » - mais au fond il était content de me trouver là, à l’attendre patiemment. Alors il me
faisait la morale sans grand enthousiasme.
Parfois, lorsque rien n’était fait, lorsqu’il trouvait l’appartement en désordre, il s’emportait. Il devenait tout rouge, et ses
sourcils se fronçaient, comme des queues de croches. Je ne pouvais pas m’empêcher de rire, et il finissait par tomber à côté de moi, pousser un gros soupir et m’embrasser.
Les jours passaient, lents, simples et bienheureux.
Puis je commençai à m’ennuyer.
Il faisait semblant de m’écouter, lorsque je lui vulgarisais quelque thèse passionnante. Ma voix se faisait plus aigue, et il
répondait « qu’il ne fallait pas lui en vouloir, qu’il était historien, qu’il s’attachait aux faits ». Il lisait des bouquins barbants sur Marie-Antoinette, en répétant que
c’était une femme magnifique. Il était inlassable sur ses élèves à problèmes. Il suffisait de voir comment il jetait son petit blouson de prof sur le portemanteau pour savoir comment
s’était passée sa journée, bonne ou mauvaise, quelles anecdotes, quels ennuis. Il avait toujours les joues rouges, lorsqu’il sortait à l’air libre. Ca lui donnait des airs benêts.
Il insistait toujours pour que je le présente à mes amies, alors que je ne les avais pas vues depuis des mois. Il vouait un véritable
culte à mon père, parce qu’il était physicien. Ma mère était, selon lui, « une femme très élégante ». Bien sûr, ils l’adoraient. C’était un garçon très bien.
Il voulait que j’arrête de me maquiller en noir, comme une adolescente. Mais il adorait me regarder me vernir les ongles, ça le
fascinait – il trouvait ça puissamment érotique. Lui-même, bêtement, avait toujours une paire de petits ciseaux dans la poche arrière gauche de son jean, et il se les coupait avec soin et
délectation, laissant traîner ça partout.
Il ne supportait pas que je regarde les jeux stupides à la télé. Il disait que « je valais mieux que ça ». Mais lui
gobait des apéricubes sur le canapé devant des films américains.
Il voulait deux enfants – et surtout pas avec ces prénoms modernes qui ne veulent rien dire. Il était persuadé que je ferai une mère
idéale, même si je ne le savais pas encore. J’étais forcément la mère de ses enfants. C’est bête comme il m’aimait. Il me regardait parfois avec des yeux de cocker qui me faisaient peur. Il ne
comprenait pas que toutes nos discussions sérieuses finissent dans un lit.
Il avait une manière d’être attentif, attentionné, qui m’agaçait. Il me traitait comme un enfant malade, ou comme une femme enceinte.
Il ne me contrariait presque jamais. Le plus souvent, il ne savait même pas de quoi je parlais. Il disait que je vivais dans un autre monde, que j’aurais bien fait de me tirer la tête de tous ces
livres abstraits qui commençaient à s’empiler sur les étagères - que « la philologie mène au pire » en somme. Ah, si je sortais plus souvent, si je voyais, dans sa classe, comment
étaient les gosses ! Mais non, excuse-moi, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, c’est comme ça que je t’aime. Tu m’embrasses ? Ca te ferais plaisir, du riz cantonnais, pour
dîner ?
L’hiver était venu, il fallait acheter de nouveaux meubles. Je feuilletais discrètement le catalogue en regardant d’un œil vague
toutes ces familles heureuses, aux dents très blanches. Je suçotais sans y prendre garde une de ses rognures d’ongles, qui traînaient sur le tapis. Je pensais à lui. Ce que je m’ennuyais quand il
n’était pas là.
Les murs sournois se resserraient autour de moi. Ca n’était déjà pas très grand. Et puis, c’était blanc – comme aseptisé. Je regardais
pour la première fois ses photographies, sur le mur. Des flous qu’il voulait artistiques. Des photos de famille sans âge. Il avait mis Platon dans un carton, « pour faire de la
place ». Je n’avais plus envie de rien.
Il voulait un voyage, pour la Saint Valentin - notre première Saint Valentin. Par toquade, j’avais remis à mon petit doigt une bagouse
que m’avait offerte, à cette occasion, mon premier amoureux. Il m’avait fait une scène de jalousie ridicule, et j’avais beaucoup ri, méchamment.
Je n’avais pas voulu partir : l’étouffement de ces murs blancs m’était devenu familier. Mais il voulait absolument fêter ça. Au
moins me faire une surprise.
Je compris dès le coin de la rue qu’il m’emmenait au Paradise. Nous n’y étions pas retournés depuis – plus besoin. Ce rituel
m’impressionnait, j’y voyais quelque chose de grave, de solennel. Mais bientôt je n’y pensais plus.
Ils faillirent ne pas le laisser entrer, parce qu’il portait son éternel jean et qu’il avait marché dans une merde de
chien. Mais il avait une belle gueule, une belle gueule de blanc, d’intello citadin, et moi une robe très courte – pour voir sa réaction. Il dansa mieux probablement qu’il ne l’avait jamais fait.
Nous bûmes un peu de champagne – il eut le tact de ne pas remarquer que c’était hors de prix. J’étais assommée par la musique, lourde et légère à la voix, comme les basses, comme la vie qui se
réveillait en moi. Nous prîmes encore du champagne. Il devenait impudique, et bientôt il fut saoul. Je l’attendais dans le couloir devant les toilettes. Un bellâtre répugnant m’aborda, louchant
sur ma robe. Je le jetais avec indignation, m’en étonnais ensuite : c’était la Saint Valentin.
Il ressortit pâle comme un linge, des spots intermittents rougissant sa figure. Mes talons me perçaient les mollets. Nous sortîmes. Il
était quatre heures du matin.
Le trottoir était noir, sordide, presque gluant. Un vague lampadaire jaune tamisait les moustiques. Il n’y avait personne, rien que
nous deux dans cette ville immense, son cœur battant dans sa paume fiévreuse, sa chemise à moitié défaite. Il passa une main lourde sur ma nuque collante.
« C’était tout comme la première fois » murmura-t-il, s’approchant, les yeux fermés déjà, pour m’embrasser.
Dans cette étreinte au vague goût de champagne, je sentis sous mes doigts les contours aigus des petit ciseaux à ongles, dans sa poche
arrière gauche.
Un lit. Une chaise. Une petite table. Des murs blanchis à la chaux. Dans ma cellule, je songe. Pourquoi ? Il était gentil,
pourtant. Je n’ai rien à lire, j’attends le plateau repas.
Dieu que je m’ennuie.
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